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L’EDUCATION IVOIRIENNE SE DONNE-T-ELLE LES MOYENS DE SES AMBITIONS ?

« La vision du gouvernement, c’est de construire un système éducatif performant, avec des élèves très bien formés, capables d’aller en compétition avec tous les jeunes du monde ».

« La vision du gouvernement, c’est de construire un système éducatif performant, avec des élèves très bien formés, capables d’aller en compétition avec tous les jeunes du monde ». Ce sont les mots de la ministre de l’éducation Ivoirienne il y a deux ans. En 2020, pouvons-nous dire que l’éducation Ivoirienne se donne les moyens de sa politique ou de ses ambitions ? Beaucoup répondront instinctivement, NON.

Restons concentrés.

J’ai été invitée par la JIACI (Jeunesse Ivoirienne pour l’Avenir de la Côte d’Ivoire) pour un café-débat. Une association créée dix ans plutôt par des jeunes qui entraient à peine dans la vingtaine à l’époque. Après les troubles qui ont secoué  la Côte d’Ivoire entre 2010 et 2011, ces jeunes gens ont décidé d’agir pour changer les choses, principalement dans le domaine de l’éducation. Sûrement parce que l’éducation est l’un des principaux investissements d’un pays. À la question de savoir si l’éducation ivoirienne se donne  les moyens de ses ambitions, tout le monde semblait unanime : l’éducation ivoirienne ne fait rien de significatif. Le système est pourri. Tout va mal.

Alors pour rendre les choses intéressantes, nous avons formé deux groupes. Les uns devaient soutenir l’idée selon laquelle l’éducation Ivoirienne fait effectivement ce qu’il faut pour atteindre ses objectifs, ils devaient trouver des arguments peu importe ce qu’ils pensaient en réalité. Les autres quant à eux, avaient carte blanche pour montrer toutes les tares du système. Je faisais partie des autres.

Avoir des ambitions et se donner les moyens d’y arriver sont deux choses différentes. Les choses vont mal. Nous sommes tous d’accord sur ce point. Mais qu’est-ce qu’on met en œuvre aujourd’hui pour améliorer les choses ? « Les moyens » employés par le gouvernement Ivoirien étaient donc au centre des analyses.

PARLONS CHIFFRES

Notre modératrice a commencé par donner les chiffres de réussite aux examens, principalement le baccalauréat. Depuis 5 ans, les taux oscillent entre 39% et 46%. Les plus bas taux ont généralement été observés pendant les périodes de crise : 2002 (21,73%) 2009 (20,72%) 2010 (20,12%) 2011 (23,11%). Les plus hauts taux ont été observés entre 1969 (72,53%)  et 1970 (70,53%). Pour notre défense, les paramètres étaient différents il y a 50 ans, en commençant par le nombre d’élèves.

Mon premier problème avec le débat sur l’éducation, comme plusieurs autres sujets, c’est qu’on s’arrête sur les chiffres à la hausse ou à la baisse pour juger de l’évolution ou de la régression. Les chiffres ne reflètent pas toujours la réalité. Un taux en hausse ne signifie pas une bonne performance et peut même travestir le vrai problème.

Ma vision des choses a complètement changé sur la conceptualisation de l’éducation quand en 2017, j’ai lu le rapport Africa’s Pulse de la Banque mondiale. À la page 55, la question suivante est posée : Le développement des compétences repose-t-il sur un socle solide en Afrique subsaharienne ? Réponse: Dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, ce n’est pas le cas, pour plusieurs raisons.

Depuis un peu plus de 20 ans, les gouvernements investissent de plus en plus dans l’éducation nationale, essentiellement dans la scolarisation. Aujourd’hui en Côte d’Ivoire, plus de 90% des enfants sont scolarisés (INS, 2017).

Mais alors que 8 enfants sur 10 sont scolarisés à l’école primaire, seulement 2/3 des adolescents accèdent au premier cycle secondaire et 1/3 arrive à achever ce cycle. « Le faible taux d’achèvement des études est dû à une combinaison de plusieurs facteurs : accès physique insuffisant, redoublement, revenu familial limité et normes sociales biaisées préjudiciables aux filles. Dans plusieurs pays, de nombreux enfants n’ont toujours pas accès à l’enseignement primaire. Beaucoup vivent encore loin des écoles ». La pauvreté est un facteur très important dans l’abandon. Même si les gouvernements exemptent les populations de charges formelles dans la scolarisation primaire obligatoire, des frais annexes sont difficiles à supporter. Les frais annexes directs ou indirects en Afrique sub-saharienne sont parmi les plus élevés.

Et même les taux de scolarisation au primaire qui explosent cachent quelque chose. Il y a un nombre important d’enfants dépassant souvent l’âge normal de scolarisation pour ce cycle. Ceci est une combinaison de la scolarisation tardive pour beaucoup et de redoublement pour d’autres. 25% des élèves au primaire redoubleront au moins une classe.

Il est vrai que le nombre de ceux qui achèvent le cycle primaire et secondaire est en hausse quand on regarde 20 ans en arrière. Mais les rangs maigrissent au fur et à mesure qu’on avance car la frange qui atteint l’enseignement supérieure est encore plus petite.

Il a été démontré, en observant les pays d’Asie, que cette frange de la population qui atteint le cycle supérieur grossit avec l’enrichissement du pays. Je le dis souvent, on ne mesure pas la richesse d’un pays avec son PIB. C’est encore un chiffre biaisé et trompeur. On mesure la richesse d’un pays avec le PIB par habitant et l’IDH. Et dans cette course, plusieurs pays Africains ont des performances peu enviables. La richesse des habitants fait la richesse d’un pays. La redistribution équitable des richesses et la sécurité économique garantissent une bonne performance dans tous les domaines.

L’UNESCO prévoit qu’en 2030, environ 3 enfants sur 4 achèveront le cycle complet du primaire ; 6 sur 10 achèveront le cycle inférieur du secondaire ; et 4 sur 10 achèveront le cycle supérieur du secondaire.

QUANTITE VS. QUALITE

On vient de voir que les chiffres ne sont pas toujours représentatifs. Et même quand ils paraissent être en hausse, ils peuvent cacher des vérités assez difficiles à accepter.

Mon deuxième problème, et certainement le plus grand, c’est la bataille entre la quantité et la qualité. Si l’on vous demande d’énoncer les problèmes ou les victoires de l’éducation, vous allez sûrement commencer par mettre en lumière le taux d’alphabétisation, le taux de scolarisation, le taux de réussite aux examens. L’accent est mis sur la quantité mais pas sur le processus et le facteur de fond: la qualité. L’efficience et l’efficacité de l’enseignement sont les éléments les plus importants de la formation. Le tout n’est pas de savoir lire et écrire, ou si on est allé plus loin, fonctionner comme un automate. On arrive à se demander si l’éducation en Afrique est une question d’alphabétisation ou de formation. Bien entendu, je donne à l’alphabétisation toute son importance. Rendons à César ce qui est César. Mais la formation de qualité est le but qu’on devrait viser. Comment concevoir que beaucoup plus de moyens financiers sont engagés par les gouvernements dans le domaine de l’éducation, mais la hausse des taux de scolarisation et d’alphabétisme riment avec baisse de la qualité.

D’une part, il y a le problème du ratio enseignant-élève. L’on observe une pénurie massive d’enseignants mais aussi, un dysfonctionnement profond dans la délivrance de la formation. Entre autres, l’absentéisme et le niveau de connaissance des formateurs qui présente souvent des lacunes. L’incapacité du système a formé un grand nombre d’enseignants (afin d’éviter les surcharges des classes), de leur donner la formation adéquate, d’évaluer régulièrement leurs capacités laisse place à une négligence dévastatrice ainsi qu’à un manque de volonté ou de motivation.

D’autre part, le contenu même de la formation est remis en cause. Après une observation poussée, pouvons-nous affirmer que, la formation dispensée dans notre système répond directement à nos besoins et en même temps, se positionne-t-elle à l’échelle internationale ? Est-ce que la formation se concentre sur les défis africains du XXIème siècle et les avancées internationales en cours? Que valent nos ressources humaines pour nous-même et pour le monde ? Ces interrogations méritent d’être développées dans un autre article.

Pour le moment, faites une petite expérience. Demandez à votre petit neveu en fin de cycle primaire, de vous lire un texte de 15 lignes et de faire ensuite une division simple. Evaluez vous-même son niveau et faites la corrélation avec la rigueur et le contenu de la formation dans son école.

PROBLEMES STRUTURELS, SOLUTIONS CONJONCTURELLES

Chaque problème a sa solution dit-on. Certaines solutions agissent comme une bombe à retardement. On repousse l’échéance des dégâts. La plupart des solutions apportées à nos problèmes sont de courte durée et ne peuvent pas s’étendre sur le long terme. Pourtant, le développement n’est pas une affaire conjoncturelle mais structurelle. Le structurel est ce qui attrait à la structure, la construction, le fondement, la ligne directrice. La structure est permanente, fixe, durable. C’est l’organisation à la base. À l’opposé, le conjoncturel concerne la conjoncture, la situation a un moment donné. Parce qu’une situation peut changer ou évoluer, une solution conjoncturelle vient uniquement résoudre  le problème sur le court terme. Quand la situation change ou évolue, on rembobine.

Un exemple de solution conjoncturelle pour problème structurel concret est le recrutement d’enseignants contractuels annoncés en 2019 en Côte d’Ivoire. Au total, 10 300 enseignants contractuels ont été recrutés pour pallier le manque de personnel dans les écoles. Ces nouveaux enseignants ont suivi deux mois de formation avant d’être déployés sur le territoire national. 60 jours pour acquérir les compétences particulières que demande ce métier.  

Je ne ferai pas de commentaires.

ON ARRETE DE CRACHER DANS LA SOUPE

Mes amis qui devaient soutenir que l’éducation Ivoirienne se donne les moyens de ses ambitions ont dû aller chercher au plus profond d’eux des arguments. Pas facile quand on a déjà sa propre idée de la chose. Ils ont par exemple cité des programmes en cours ou à venir. Notamment la construction d’écoles. Un projet piloté par l’UNICEF prévoit de construire 500 salles de classes en brique de plastiques recyclés entre 2020 et 2021.

Ils ont essayé tant bien que mal de dégager les bons aspects au point de commencer à eux-mêmes croire ce qu’ils disaient. Je me suis rendue compte que, même si à raison, nous critiquons le système éducatif, il n’y a pas que du mauvais. On ne peut pas cracher dans la soupe en refusant catégoriquement de reconnaître qu’il y a des efforts.

Je pense également qu’on ne devrait pas tous se retourner vers le ministère de l’éducation nationale même s’il est le premier responsable des politiques éducatives. L’éducation est un grand chantier et nécessite l’apport de tout le gouvernement y compris plusieurs autres ministères. Moi qui suis installée maintenant à l’intérieur du pays, dans un petit village à quelques kilomètres de la frontière au Nord-ouest, je peux comprendre certaines choses plus aisément. Pas d’électricité pour certains, pas de livres car trop chers, pas de toilettes dans bon nombre d’écoles primaires, écoles secondaires éloignées. Je vous épargne les détails sur le pouvoir d’achat des populations. On peut construire des écoles et former du personnel de qualité. Mais sans des investissements annexes dans les charges indirectes, nous risquons de continuer à rembobiner encore et encore.

Selon le rapport de la banque mondiale cité plus haut, les pays de l’Afrique sub-saharienne peuvent améliorer les compétences de la main d’œuvre en investissant par ordre de priorité dans les compétences adaptables à nos réalités et défis et en faisant des investissements sélectifs dans la qualité et l’efficacité. Les décideurs politiques sont coincés entre l’inclusion (permettre au plus grand nombre d’avoir accès à l’éducation) et le renforcement de la qualité à travers des solutions structurelles.

Je peux comprendre le manque de moyens ainsi que le déséquilibre entre l’offre et la demande. Car disons-le,  la demande est forte, mais les moyens (financiers surtout) sont relativement limités. Sur la période 2018-2020, les ressources budgétaires allouées au secteur éducatif ont été évalués à 3805,4 milliards FCFA.

Les gouvernements gagneraient à s’assurer que les enfants prennent un excellent départ à travers un réel investissement dès les premières heures de la scolarisation et maintenir ce niveau tout en s’efforçant de réduire le taux d’abandon. Le développement économique reste un facteur non négligeable afin d’équilibrer plus ou moins l’offre et la demande. Je vous l’ai dit, c’est un travail d’équipe. Nous devons mobiliser le secteur public, le secteur privé mais aussi les familles. Il ne faut pas toujours cracher dans la soupe. Nous avons tous un rôle à jouer. Le but n’est pas de former le plus grand nombre de lettrés, mais le plus grand nombre de personnes avec une valeur ajoutée, qui pourront relever les défis du continent.

La JIACI prévoit un programme pour les écoles primaires en commençant par un projet pilote cette année. Visitez la page pour plus d’informations ici et intégrez le groupe de discussion ici.

Liens utiles :

De l’indépendance à 2019, voici les taux de réussite du Bac en Côte d’ivoire

Africa’s Pulse (Français)

UNICEF Côte d’Ivoire va construire 500 salles de classe en briques de plastiques recyclés sur les deux prochaines années

(2 commentaires)

  1. L’article est magnifique. Mais, je voudrais ajouter que l’amélioration du système éducatif dépend aussi, (pour une grande part) des jeunes déjà scolarisés; car il s’agirait d’avoir une véritable culture de l’excellence, une faim insatiable de savoir pour nous amener l’élève à améliorer ses performances, à chercher au-delà de ce qu’il sait déjà pour se distinguer de la masse.
    C’est bien évidemment un projet participatif, mais je voulais insister sur ce point parce que bon nombre d’élèves ont la chance d’être dans de bons établissements, ont les ressources financières requises, mais ont malheureusement un niveau très bas, voir médiocre, surtout quand je compare à mon niveau de scolarité à une époque donnée.
    Enfin, je voudrais prendre pour exemple, nos parents qui étaient dans le système éducatif des cinquante années en arrière. Le niveau d’instruction relativement bas, mais les personnes qui « sortaient la tête de l’eau » étaient beaucoup plus nombreuses que ces dernières années.
    Donc la volonté de bien faire doit primer à mon sens.

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  2. Très bien rédigé! Je partage ton avis sur tous les points. le gouvernement a certes le dilemme entre la quantité de personnes scolarisée et la qualité de l’éducation donnée. Je pense qu’on est arrivée à un stage où choisir un ne devrait pas réduire l’autre. Il existe de nouvelles techniques d’apprentissage, la technologie même nous donne des moyens de partager le savoir à coût réduit. Je trouve que l’état n’exploite pas assez sa jeunesse intellectuelle. Les gens comme toi et moi qui avons vu un peu comment les choses se passent ailleurs, on peut très bien apporter notre aide à ce problème majeur.

    Aimé par 1 personne

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